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Lire Bergson et Écrits philosophiques :

lire autrement un Bergson différent

 

  • Longtemps caricaturé comme un théoricien réactionnaire et obsolète, le philosophe connaît aujourd'hui un vrai retour en grâce. Sa pensée apparaît de nouveau centrale, nourrissant le travail des jeunes générations. De cette vivacité retrouvée témoignent une nouvelle édition critique de ses oeuvres ainsi que plusieurs essais qui lui sont consacrés.

La gloire de Bergson par Azouvi couv

Étonnant destin que celui de l'oeuvre d'Henri Bergson (1859-1941). Dès le début, elle rencontre une audience inhabituelle. Durant les premières années du XXe siècle, cet homme frêle, modeste, presque timide, devient une star. Le mot n'existe pas encore, mais ce philosophe, qui scrute la conscience comme le chimiste explore une molécule, est soudain au centre de tous les débats.

Dans La Gloire de Bergson (Gallimard, 2007), François Azouvi a retracé cette ascension sans pareille et le brusque déclin qui suivit. Dans la France des années 1960 et 1970, à l'apogée du structuralisme, en effet, c'est le rejet. On écoute Paul Nizan ou Georges Politzer, qui le traitent de "chien de garde" et de "valet de la bourgeoisie".

Alors que le marxisme triomphe et que le matérialisme domine sans partage, le malheureux Bergson passe pour un spiritualiste réactionnaire et obsolète. Mis à part quelques fidèles, personne ne le lit. Si... Gilles Deleuze.

Le bergsonisme Deleuze couv

Contre la machinerie hégélienne et les pesanteurs de la dialectique, Deleuze trouve en lui une pensée de la radicale nouveauté, surgissant au coeur du flux temporel, émergeant d'un mouvement créateur. Sous l'influence de Jean Wahl, qui maintient en France le souvenir de William James - ami de Bergson, presque son alter ego -, Deleuze contribue à réhabiliter l'oeuvre. Il montre combien, pour penser notamment le cinéma et "l'image-mouvement", les intuitions bergsoniennes sont précieuses.

Aujourd'hui, quelques décennies plus tard, le paysage est fort différent. L'oeuvre d'Henri Bergson paraît à nouveau centrale. Mais on la lit autrement, sous des angles inédits. On découvre aussi, par de nouveaux textes jusqu'alors oubliés ou inconnus, d'autres facettes.

En témoignent, ces jours-ci, pas moins d'une dizaine de volumes de ou sur Bergson. Parmi les indices d'un bergsonisme vivace et renouvelé, rappelons le travail récent de David Lapoujade, éditeur et commentateur de Deleuze et de James. Dans Puissances du temps, paru il y a quelques semaines (1), il tente de résoudre deux questions laissées de côté par Bergson : la place des émotions et des affects - curieusement peu évoquée par le philosophe, alors que le regret, le deuil ou la mélancolie nous donnent un accès incomparable au temps -, et le sens de l'avenir, qui interroge évidemment une pensée ayant su rendre synonymes durée et mémoire.

Lire Bergson couv

Toutefois, le volume le plus significatif des approches actuelles est l'ouvrage collectif intitulé Lire Bergson. Sous la direction de Frédéric Worms, grand artisan du renouveau bergsonien et responsable de la nouvelle édition critique, une brochette de philosophes de la nouvelle génération invente des éclairages imprévus.

C'est ainsi, par exemple, que Frédéric Fruteau de Laclos, sous un titre surprenant (La philosophie analytique d'Henri Bergson) rapproche de manière inattendue mais féconde l'homme des données immédiates de la conscience et Russell, Schlick, Goodman ou Meyerson. De même, Bergson dans la société du risque - celle qu'il n'a pas connue et qu'analysent diversement, bien après lui, Claude Lévi-Strauss, Jean-Pierre Dupuy ou François Ewald - fournit son thème à une étude de notre collaborateur Frédéric Keck.

On le voit : il ne s'agit pas seulement, comme le souligne Frédéric Worms, de s'attacher à ce qu'on découvre seulement chez Bergson - en particulier ces thèses centrales : "Le temps n'est pas de l'espace" ; "Le néant n'existe pas" ; ou encore la différence entre les religions et les morales qui sont closes et celles qui sont ouvertes. Il convient également de faire l'apprentissage d'une lecture intégrale, suivie, raisonnée, qui permette de confronter cette pensée à des objets nouveaux et d'en découvrir des capacités inaperçues. À cela se reconnaissent les vraies philosophies.

Encore faut-il disposer de tous les textes dans une édition fiable, sérieuse et accessible. C'est maintenant chose faite, grâce à l'excellente édition critique des Presses universitaires de France (PUF). Maniable, rigoureuse, peu coûteuse, c'est un modèle d'outil de travail utile à tous. Les derniers titres, qui viennent de paraître, reprennent sous forme de courts volumes des études que Bergson avait publiées séparément, puis regroupées, en 1934, sous le titre La Pensée et le mouvant.

D'autre part, un fort volume d'Écrits philosophiques offre lettres, articles, discours, débats ou interviews qui dessinent d'autres silhouettes de Bergson, où s'impose celle d'un maître animé par une indéfectible passion de l'explication lumineuse.

On retrouve ce souci de clarté et d'exemples concrets dans les cours de lycée du professeur Bergson, qui ont fait récemment l'objet d'un colloque à l'École normale supérieure (Paris). Deux nouveaux volumes, édités par Sylvain Matton et présentés par Alain Panero, sont disponibles (2). Comme les précédents, ce sont des cahiers de notes manuscrites prises scrupuleusement par les lycéens d'alors. Pour l'anecdote : ces archives, qui dormaient dans des greniers, ont été proposées à l'éditeur à la suite d'un article du Monde des livres relatant par quel hasard avait resurgi de l'oubli le précédent cahier inconnu. Comme quoi...

Roger-Pol Droit

 

(1) Editions de Minuit, Paradoxe, 110 p., 16 €.

(2) Cours de philosophie de 1886-1887 et Cours de morale, de métaphysique et d'histoire de la philosophie moderne de 1892-1893. Lycée Henri-IV, éditions Séha-Archè, respectivement 430 p., 36 €, et 460 p., 37 €.

 

  • Lire Bergson, sous la direction de Frédéric Worms et Camille Riquier. PUF, "Quadrige Manuels", 208 p., 13 €.
  • Écrits philosophiqes d'Henri Bergson, édition critique réalisée par Arnaud Bouaniche, Elie During, Arnaud François, Frédéric Fruteau de Laclos, Frédéric Keck, Stéphane Madelrieux, Camille Riquier, Ghislain Waterlot, Frédéric Worms. PUF, "Quadrige Grands textes", 1 030 p., 25 €.
  • Signalons aussi, en poche : La Politesse (Rivages/"Petite biblothèque", 76 p., 6 €).

 

Extrait

"Peut-être avez-vous remarqué, devant nos monuments et dans nos musées, des étrangers qui tiennent à la main un livre ouvert, un livre où ils trouvent décrites, sans doute, les merveilles qui les environnent. Absorbés dans cette lecture, ne semblent-ils pas oublier pour elles, parfois, les belles choses qu'ils étaient venues voir ?

C'est ainsi que beaucoup d'entre nous voyagent à travers l'existence, les yeux fixés sur des formules qu'ils lisent, dans une espèce de guide intérieur, négligeant de regarder la vie pour se régler simplement sur ce qu'on en dit, et pensant d'ordinaire à des mots plutôt qu'à des choses. Mais peut-être y a-t-il plus et mieux ici qu'une distraction accidentelle de l'esprit.

Peut-être une loi naturelle et nécessaire veut-elle que notre esprit commence par accepter les idées toutes faites et vive dans une espèce de tutelle, en attendant l'acte de volonté, toujours ajournés chez quelques-uns, par lequel il se ressaisira lui-même.

"Le bon sens et les études classiques",
discours prononcé par Bergson dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne
à la distribution des prix du Concours général, le 30 juillet 1895,
Écrits philosophiques, p. 159-160.

Le Monde des livres, 10 mars 2011

 

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