vendredi 17 mars 2017

Préface à la Phénoménologie de l’esprit, Hegel, 1807

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Préface à la Phénoménologie de l’esprit,

Hegel, 1807

 

Dans la préface qui précède son ouvrage, un auteur explique habituellement le but qu’il s’est proposé, l’occasion qui l’a conduit à écrire et les relations qu’à son avis son œuvre soutient avec les traités précédents ou contemporains sur le même sujet. Dans le cas d’une œuvre philosophique un pareil éclaircissement paraît, non seulement superflu, mais encore impropre et inadapté à la nature de la recherche philosophie. En effet tout ce qu’il faudrait dire de philosophie dans une préface, un aperçu historique de l’orientation et du point de vue, du contenu général et des résultats, une enfilade de propositions éparses et d’affirmations gratuites sur le vrai, tout cela ne pourrait avoir aucune valeur comme mode d’exposition de la vérité philosophique. En outre, puisque la philosophie est essentiellement dans l’élément de l’universalité qui inclut en soi le particulier, il peut sembler qu’en elle plus que dans les autres sciences, dans le but et dans les derniers résultats se trouve exprimée la chose même dans son essence parfaite ; en contraste avec cette essence l’exposition devrait constituer proprement l’inessentiel.

Au contraire, dans l’idée générale de l’anatomie par exemple – la connaissance des parties du corps considérées en dehors de leurs relations vitales – on est persuadé qu’on ne possède pas encore la chose même, le contenu de cette science, et qu’on doit en outre prendre en considération attentive le particulier. De plus, dans un tel agrégat de connaissances, qui, à bon droit, ne porte pas le nom de science, une causerie sur le but et sur des généralités de cet ordre n’est pas ordinairement très différente du mode purement historique et non conceptuel selon lequel on parle aussi du contenu lui-même, des nerfs, des muscles, etc… La philosophie, par contre, se trouverait dans une situation toute différente si elle faisait usage d’une telle manière de procéder, alors qu’elle-même la déclarerait incapable de saisir la vérité.

De même la détermination de la relation, qu’une œuvre philosophique croit avoir avec d’autres tentatives sur le même sujet, introduit un intérêt étranger et obscurcit ce dont dépend la connaissance de la vérité. D’autant plus rigidement la manière commune de penser conçoit l’opposition mutuelle du vrai et du faux, d’autant plus elle a coutume d’attendre dans une prise de position à l’égard d’un système philosophique donné, ou une concordance, ou une contradiction, et dans une telle prise de position elle sait seulement voir l’une ou l’autre. Elle ne conçoit pas la diversité des systèmes philosophiques comme le développement progressif de la vérité ; elle voit plutôt seulement la contradiction dans cette diversité.

Le bouton disparaît dans l’éclatement de la floraison, et on pourrait dire que le bouton est réfuté par la fleur. À l’apparition du fruit, également, la fleur est dénoncée comme un faux être-là de la plante, et le fruit s’introduit à la place de la fleur comme sa vérité. Ces formes ne sont pas seulement distinctes, mais encore chacune refoule l’autre, parce qu’elles sont mutuellement incomptables. Mais en même temps leur nature fluide en fait des moments de l’unité organique dans laquelle elles ne se repoussent pas seulement, mais dans laquelle l’une est aussi nécessaire que l’autre, et cette égale nécessité constitue seule la vie du tout.

Au contraire, la contradiction à l’égard d’un système philosophique n’a pas elle-même coutume de se concevoir de cette façon ; et, d’autre part, la conscience appréhendant cette contradiction ne sait pas la libérer ou la maintenir libre de son caractère unilatéral ; ainsi dans ce qui apparaît sous forme d’une lutte contre soi-même, elle ne sait pas reconnaître des moments réciproquement nécessaires.

L’exigence de tels éclaircissements comme la façon de la satisfaire passent très facilement pour l’entreprise essentielle. En quoi pourrait s’exprimer la signification interne d’une œuvre philosophique mieux que dans les buts et résultats de cette œuvre ? et comment ceux-ci pourraient-ils être reconnus d’une façon plus déterminée que par leur différence d’avec ce que la culture du temps produit dans la même sphère ? Mais si une telle opération doit valoir pour plus que pour le début de la connaissance, si elle doit valoir pour la connaissance effectivement réelle, il faut alors la compter au nombre de ces découvertes qui servent seulement à tourner autour de la chose même, et unissent l’apparence d’un travail sérieux à une négligence effective de la chose même.

La chose, en effet, n’est pas épuisée dans son but, mais dans son actualisation ; le résultat non plus n’est pas le tout effectivement réel ; il l’est seulement avec son devenir ; pour soi le but est l’universel sans vie, de même que la tendance est seulement l’élan qui manque encore de se réalité effective, et le résultat nu est la cadavre que la tendance a laissé derrière soir.

Pareillement la diversité est plutôt la limite de la chose ; elle est là où la chose cesse ; ou elle est ce que cette chose n’est pas. De tels travaux autour du but et des résultats, autour de la diversité des positions philosophiques, et autour des appréciations de l’un et de l’autre sont moins difficiles qu’ils ne le paraissent peut-être, car, au lieu de se concentrer dans la chose, une telle opération va toujours au delà d’elle ; au lieu de séjourner en elle et de s’y oublier, un tel savoir s’attaque toujours à quelque chose d’autre, et reste plutôt près de soi-même au lieu d’être près de la chose et de s’abandonner à elle. Il est très facile d’apprécier ce qui a un contenu substantiel et compact ; il est plus difficile de le saisir, mais il est extrêmement difficile d’en produire au jour la présentation scientifique, ce qui concilie les deux moments précédents.

 

(à suivre...)

 

Hegel jeune
Hegel (1770-1831)

 

 

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Posté par michelrenard à 02:42 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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